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Entretien au Vatican avec le Cardinal Robert Sarah,
Président du Conseil Pontifical « Cor Unum »

Propos recueillis le 19 septembre 2012 par Agnès Villié, notre envoyée spéciale à Rome

Troas :
Éminence, pouvez-vous nous donner une définition de Cor Unum ?

Cardinal Sarah :
Dès l’époque des premières communautés chrétiennes, l’Église dut affronter trois tâches (munera) inséparables : la prédication, la prière et l’exercice de la charité. Les diacres furent institués (cf. Ac 6, 1-6) comme agents de la charité fraternelle. Cor Unum se veut une réponse ecclésiale à ce devoir de la charité. Sa mission est d’exprimer « la sollicitude de l’Église catholique envers les nécessiteux, pour aider la fraternité humaine, et pour que se manifeste la charité du Christ. » (Pastor Bonus n. 145). Le Pape Benoît XVI, dans sa première Encyclique Deus caritas est, a confirmé Cor Unum « comme instance du Saint-Siège responsable de l’orientation et de la coordination entre les organisations et les activités caritatives promues pour l’Église catholique. » Dans toutes ces organisations caritatives de l’Église, l’évêque dans son diocèse joue un rôle central de référence, d’encouragement et d’orientation.

— Ce conseil a-t-il aussi la possibilité de prendre des initiatives ?

— Oui, Paul VI lui a confié la tâche d’être le relais du Pape chaque fois que ce dernier juge bon de s’impliquer lui-même dans le domaine caritatif. Jean-Paul II lui demandera aussi de prendre des initiatives directement, dans le cadre de la promotion de projets et d’œuvres en vue du progrès humain.

Le Conseil est aussi un pont entre les organismes catholiques et les organismes internationaux, en particulier des Nations Unies. Il se veut une sorte d’aiguillon pour rappeler à toutes les Nations le devoir de solidarité. « Pas seulement une assistance philanthropique et humanitaire (…) mais aussi et surtout (…) rendre à la personne humaine sa dignité d’enfant de Dieu, et promouvoir une anthropologie qui englobe également la dimension religieuse de la personne humaine, c’est-à-dire sa rencontre avec Dieu. »

Un autre rôle de Cor Unum est de maintenir l’élan de générosité des chrétiens en les aidant à puiser à la source de la charité. Comme je le rappelais récemment, « Il faut porter aux autres Jésus-Christ avec naturel, avec simplicité, comme le parfum porte la bonne odeur et le sel le goût agréable et délicieux, comme le feu irradie la chaleur, la lumière et la flamme (…) La vie ordinaire peut être sainte et remplie de Dieu (…) Nous sommes tous appelés personnellement à ne pas transformer la charité en une simple « profession », mais à être conscients que nous sommes porteurs d’un don : le trésor de la Parole et de l’Amour de Dieu qui nous transcende. » Nous devons être l’expression de l’amour, de la compassion et de la proximité de Dieu auprès de ceux qui sont éprouvés par la souffrance et la misère.
— Comment se concrétise le lien avec le Saint-Père ?

— Le Pape suit de près les actions de Cor Unum depuis sa création. Il approuve toutes les requêtes qui nous sont adressées et un compte-rendu lui est fait de toutes les interventions réalisées en son nom. La bienveillance paternelle de Jean-Paul II l’a en particulier toujours accompagné, veillant à ce que les secours offerts soient toujours au service du développement humain et spirituel des personnes, en évitant l’assistanat.

Jean-Paul II a aussi confié à Cor Unum deux fondations, qui témoignent de la sollicitude du Saint-Siège envers les populations souffrantes.
La Fondation Jean-Paul II pour le Sahel voit le jour en 1984 ; sa mission : venir en aide aux neuf pays du Sahel en les soutenant dans des projets de lutte contre la désertification et la pauvreté. Avec une exigence : privilégier la formation des personnes sur place.
La Fondation Populorum Progressio, créée en 1992, cherche à promouvoir le développement intégral des Campesinos et des Indiens d’Amérique Centrale et Latine. On essaie actuellement d’impliquer les plus riches de ces pays dans une solidarité « intracommunautaire ».

En 2004, par sa lettre chirographe Au cours de la Dernière Cène, Jean Paul II lui confie le suivi de Caritas Internationalis, Confédération de 170 Caritas Nationales du monde catholique. Le Conseil est responsable de leur bonne coordination et de leur communion avec l’Église.

Benoît XVI apporte un approfondissement théologique. Dans son encyclique Deus Caritas est, il définit l’absence de Dieu comme le problème le plus dramatique de la culture moderne. Il encourage les chrétiens à manifester la charité de l’Église, témoignage incontournable par lequel l’homme d’aujourd’hui peut rencontrer ce Dieu-amour. Il ne s’agit pas seulement d’un « faire » mais aussi d’un « être ». Selon Benoît XVI, « le programme du chrétien est « un cœur qui voit ». Le cœur voit où l’Amour est nécessaire et il agit en conséquence » (Deus Caritas Est n° 31). Les institutions catholiques doivent manifester Dieu, elles ont à répondre au défi de garder unies évangélisation et charité. Elles annoncent l’amour du Christ au cœur de la souffrance de chacun. C’est ainsi que Cor Unum a le souci d’une formation humaine et chrétienne des personnes travaillant au sein de ces associations, notamment par un travail de catéchèse, systématisé dès 1987 par des thèmes d’approfondissement annuels, à travers des exercices spirituels.

— Éminence, vous représentez régulièrement le Saint-Père en des lieux de détresse de par le Monde. Quel est le plus important dans cette démarche auprès de ces populations appauvries, diminuées par une catastrophe naturelle, une guerre ?

— Là où l’homme souffre, Dieu est à ses côtés pour lui apporter réconfort, consolation et espérance. Car après la souffrance et la mort, il y a la vraie vie et le véritable bonheur. La charité évangélique ne se limite pas à une aide matérielle, elle consiste avant tout à rendre leur dignité aux personnes en leur révélant l’amour de Dieu pour elles. L’aide que j’ai portée au Japon après le Tsunami était symbolique, mais j’y ai rencontré une femme bouddhiste qui voulait se suicider, ayant perdu toute sa famille et ses biens dans le cataclysme. Quelques temps plus tard cette même femme m’écrivait avoir retrouvé l’espoir grâce aux quelques mots échangés ensemble, et surtout après m’avoir vu prier et jeter des fleurs dans la mer en souvenir des disparus. J’ai sauvé une âme ! Je lui ai permis de retrouver l’espérance, de goûter à l’amour de Dieu. Quoi de plus important ? Rien n’est petit dans ce domaine, et une simple parole, un geste, un regard, peut rendre l’espérance là où elle semble morte.

— Que diriez-vous à tous ceux qui, comme nous à l’Association Alliances Internationales, s’engagent dans l’action humanitaire au nom de l’Église, et qui sont souvent découragés par l’ampleur de la tâche ?

— La détresse de notre monde est grande, mais le mot de la fin appartient à Dieu, c’est lui qui dirige l’histoire. Il est inséparablement uni à l’homme et à son destin et l’inonde de son Amour infini. Nous sommes appelés à faire tout notre possible pour promouvoir la justice, la fraternité et l’entraide, mais sans jamais oublier de partager Son amour, qui est notre plus grand trésor. Rien n’est petit dans ce domaine, et remettre les gens debout, leur permettre peu à peu de reprendre leur vie en main et de subvenir à leurs besoins là même où cela semblait auparavant impossible, est le plus beau service que nous puissions leur rendre. Sans perdre de vue qu’ils sont aimés de Dieu, et que le lieu de leur souffrance est souvent le lieu même de la présence de ce Dieu d’amour.

Votre association, si petite soit-elle, est importante, et la condition de sa fécondité est un enracinement toujours plus profond et conscient dans la prière et l’accueil de l’amour de Dieu.