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« La solidarité et le partage au service de la justice »
Par le P. Tanguy Marie POULIQUEN

Pas de solidarité sans justice sociale

La solidarité ne serait-elle qu’un principe creux ? En fait tout dépend de nous, car le terme est en soi clair : la solidarité indique que les hommes et les peuples sont tous « égaux en dignité » et en « droit ». Cette égalité implique qu’il existe entre eux une réelle « interdépendance ». Tous les hommes sont « frères en humanité » car ils ont tous Dieu pour « unique Père ». La répartition des biens qui commande à la mise en œuvre de la solidarité a dès lors un but précis : favoriser « l’unité » entre tous les êtres humains. Cette solidarité légitime par exemple les droits sociaux des plus pauvres mais aussi un allègement de la dette des pays les moins riches. Pourtant l’aide au développement représente un montant dix fois moins important que celui de la production d’armes !
La solidarité se présente sous deux aspects complémentaires : celui d’un principe et celui d’une vertu morale.
Comme « principe social », la solidarité doit ordonner toutes les institutions (politique, économique, financière, culturelles). Son objectif : transformer les structures de péché qui aliènent les individus en « structures permanentes de solidarité ». Par exemple, éliminer les bidonvilles pour construire des logements à très bas prix mais sans oublier d’y reloger les plus pauvres : 17% des habitants de la planète vivent encore dans des bidonvilles !
Comme « vertu morale », la solidarité exprime non pas un sentiment mais un engagement volontaire pour le bien commun : notamment, en donnant de son temps et de son argent pour les autres, c’est-à-dire, pour le bien de tous et de chacun parce que « tous sont vraiment responsables de tous ». Cette vertu sociale empreinte de « justice » conduit tout homme à se perdre pour son prochain, au lieu de l’exploiter (Mt 10, 40-42).
La solidarité est un « principe transversal » à la doctrine sociale de l’Eglise. Elle met en évidence les liens étroits qui existent avec tous les autres principes : le bien commun, la destination universelle des biens, l’égalité entre les hommes et la paix dans le monde. Donner, c’est prévenir bien des guerres. En sens contraire, pensons à la relation entre la France et l’Allemagne après la première guerre mondiale lorsque le tribut écrasant – les réparations de guerre – exigé par les Français n’a pas été sans préparer l’esprit revanchard du peuple allemand, cristallisé par le mouvement nazi.
Être solidaire est donc clairement anti-individualiste. La solidarité rappelle que les liens qui unissent les hommes entre eux requièrent de « partager » : surtout faire que les biens de la croissance soient réellement redistribués « entre tous » et « par tous ».
Le « sommet insurmontable de la solidarité » est la vie même de « Jésus de Nazareth ». En lui le Fils de Dieu s’est fait homme pour que Dieu soit Emmanuel, c’est-à-dire : proche de tous les hommes, Dieu avec nous tous. En Jésus la vie sociale, malgré ses difficultés, peut être vécue sous le registre de « l’espérance ». Le Dieu de Jésus-Christ offre « sa grâce » à tous les hommes afin qu’ils deviennent eux aussi fils de Dieu. A nous aussi d’être solidaire de nos frères (1 Jn 3, 16) les plus proches (solidarités locales) mais aussi les plus lointains.

La solidarité internationale : le paradoxe des chiffres

Si les pays riches ont effacé en 2005 la dette des 18 pays dits Pays Pauvres Très Endettés (PPTE), ce n’est qu’un premier pas au regard des 2 500 milliards de dollars de dette des pays du Sud, alors même que la dette publique des Etats-Unis est 10 670 milliards de dollars. Mais l’esprit de solidarité internationale est vraiment là, comme en témoigne, pour prendre un exemple significatif, les promesses de don à l’occasion du Tsunami de décembre 2005, qui ont été évaluées à plus de 7 milliards de dollars. Et pourtant, tout cela est bien peu au regard de la production d’armes dans le monde qui a été de 1 118 milliards de dollars en 2005, contre 107 milliards consacrés à l’aide au développement (Le Monde, 20 juin 2007).
Par ailleurs, le G8 de 2007 s’est engagé à verser 60 milliards de dollars pour lutter contre le sida et les épidémies en Afrique, parent pauvre du développement. Effet d’annonce, critiquent certains. En tous les cas, les sommes allouées au développement dans le monde sont passées de 106,8 milliards (2005) à 103,9 milliards de dollars (2006) selon ces experts. La part consacrée à l’Afrique subsaharienne serait restée stable à 25 milliards, mais n’augmente plus depuis plusieurs années (Afrik.com, 2008).

La « justice » s’inscrit dans le prolongement de la solidarité : elle consiste fondamentalement dans la volonté de rendre à Dieu d’abord, puis au prochain ce qui lui est « dû ». D’un point de vue personnel, la justice réside dans la volonté de « reconnaître l’autre » comme personne unique. Au plan relationnel la justice détermine le « climat moral » de la vie sociale. La personne ne se réduit pas à l’utilité qu’elle peut apporter, elle n’est pas non plus exempte d’être « soumise au droit » comme tout le monde. Dans cette perspective, la définition constitutionnelle en France d’un statut pénal pour le chef de l’Etat répond à ce « besoin d’égalité » de tous devant la loi.
Finalement, la justice n’a vraiment de sens que si elle est vécue dans « l’amour », ce qu’une réelle « solidarité » entre les personnes vient concrétiser.

Les institutions économiques au service d’un développement solidaire

Attention au gaspillage ! Une des questions prioritaires en économie est l’emploi des « ressources ». Lesquelles ? Les ressources matérielles, humaines, financières. Leur rareté requiert de les utiliser rationnellement et de manière économique : c’est ce qu’on appelle le « principe d’économicité ». L’efficacité de son application fait intervenir différentes institutions qui n’ont de sens que si elles sont au « service de l’homme » et du « bien commun ». Il s’agit du « libre marché », de l’action de « l’Etat » et de celle de la « société civile » (corps intermédiaires) mais aussi du rôle de « l’épargne ».
L’Eglise reconnaît le « rôle positif du libre marché » dit « concurrentiel ». La concurrence est en soi bonne : le libre marché a prouvé qu’il peut soutenir à long terme le « développement économique ». La concurrence place en effet au centre la volonté et les préférences des personnes. Elle permet d’atteindre une « certaine justice » : modérer les exigences des entreprises dominantes, répondre aux besoins des consommateurs, récompenser l’innovation, rentabiliser les ressources. Néanmoins, le libre marché doit être « régulé » afin de vérifier son « utilité sociale ». Le marché n’est qu’un moyen qui doit être ordonné à sa fin : à savoir le « bien commun ». La liberté économique n’est en vérité qu’au service de la « liberté humaine intégrale ». Laquelle ? Celle de « tous les hommes » et non seulement des nantis. Le « vrai marché concurrentiel » n’est donc « pas la seule main invisible » libérale qui s’autorégulerait.
La crise commencée en 2008 marque l’échec d’un certain capitalisme financier lorsqu’il « décroche » avec un capitalisme d’entreprise en phase avec l’économie réelle. Cette crise met aussi en évidence les limites du modèle anglo-saxon hyper libéral et fait ressurgir un réel intérêt pour le modèle dit rhénan, dominant après la seconde guerre mondiale, modèle qui soutient une économie dite sociale, directement liée au bien des salariés et de la société, modèle déjà partiellement développé en France et en Allemagne.

Aux consciences personnelles et à l’Etat de circonscrire l’indépendance naturelle du marché pour le « bien de tous ».
Le rôle de l’Etat et des pouvoirs publics est de créer les « conditions » politiques et juridiques favorables à l’activité économique : notamment en protégeant les parties les plus faibles. Néanmoins, si c’est à l’Etat de défendre la « solidarité » entre les citoyens, elle ne doit pas promouvoir l’assistanat. Pourquoi ? Car cela peut encourager certains à vivre des aides sociales ou à travailler au noir. Par ailleurs, l’Etat doit respecter le principe de « subsidiarité » qui implique de renvoyer chacun à sa « responsabilité ». A l’inverse, une subsidiarité sans solidarité conduit au régionalisme égoïste.

A l’Etat et – dans l’Europe des 27 – à la Communauté européenne, par le Fonds Européen de Développement Economique et Régional (FEDER) – de remplir une fonction « d’harmonisation » mais aussi de « suppléance » en cas de crise économique. Elle peut à cet effet empêcher des situations de monopole.
Dans ce contexte de recherche d’équilibre, la « société civile » joue un rôle complémentaire à celui de l’Etat. Elle permet de conjuguer l’importance de l’efficacité de la « production » avec celui de la « solidarité ». Par exemple, le système des banques alimentaires en France est remarquable : recevant les dons de plusieurs sources (Industrie agro-alimentaire, Etats, producteurs, distributeurs et particuliers), elles les redistribuent aux associations chargées de l’aide aux plus pauvres.

Par ailleurs l’orientation de « l’épargne » n’est jamais neutre : faire un investissement est toujours un « choix moral » et « culturel ». Il doit être au service non pas d’une logique de surconsommation ou de spéculation financière, mais satisfaire les besoins fondamentaux : en fait au service de « l’être » et non de l’avoir. Tel est le sens de l’Epargne Solidaire qui souligne « la responsabilité sociale des consommateurs ».

L’Epargne Solidaire

Dans le France de 2007, 366 millions d’euros ont été consacrés à l’Epargne Solidaire, domaine en grande progression (plus 86 millions par rapport à l’année précédente). Une goutte d’eau certes, mais qui pétille de moralité ! Qu’est-ce que vise cette épargne : « Fondée sur un principe de responsabilité et de fraternité, l’épargne solidaire se caractérise par le choix de l’épargnant de mobiliser son épargne au bénéfice d’activités ayant une utilité sociale », comme l’emploi social, le logement, l’environnement, la solidarité internationale. Soit la totalité de la somme est investie de manière socialement responsable et une partie (25%) des bénéfices sera attribuée à des organismes ou associations solidaires ; soit une partie seulement de l’épargne (au moins 10%) est confiée à un financeur solidaire qui le place par exemple dans une entreprise d’insertion donnant du travail à des exclus. Si elle fait des bénéfices, l’entreprise en versera une partie à l’épargnant. Celui-ci peut investir directement auprès de financeurs solidaires dans des produits financiers recommandés et labellisés par Finansol qui garantit le caractère d’épargne solidaire. La contrepartie est d’immobiliser son épargne entre deux ans et cinq ans. Un baromètre des finances solidaires a été créé en 2003 avec le soutien de la Caisse des dépôts. Il mesure chaque année les principales évolutions des finances solidaires en France. La crise de 2009 n’a pas entamé la croissance de l’épargne solidaire, même si seulement 40% des Français connaissent son existence.

L’économie solidaire en résumé

L’économie est au service des personnes humaines. Elle doit tendre à favoriser leur créativité dans une perspective communautaire : l’entreprise est avant tout une communauté de personnes qui recherche le bien réel de tous, notamment le respect de la liberté intégrale des personnes, toujours inaliénable. Dans ce cadre, le rôle de l’entrepreneur est de défendre le bien commun de l’entreprise, en dégageant un profit suffisant pour la développer, et la dignité des travailleurs, par un juste salaire : capital financier et capital humain sont donc inséparables. Ils trouvent leur fondement dans le don et la gratuité, seuls capables de créer une véritable confiance dans les relations.
C’est pourquoi les institutions économiques sont aussi au service des personnes : le libre marché doit favoriser des échanges équitables, l’Etat défendre la solidarité, la société civile favoriser le sens de la responsabilité personnelle, l’épargne être investie pour satisfaire les besoins fondamentaux des personnes. C’est pourquoi l’Eglise défend l’économie sociale de marché. La globalisation de l’économie implique de prendre davantage en compte les inégalités entre les zones géographiques de développement.

Renvoi : Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise, 323-376.
Magistère social : Populorum progressio, Centesimus annus (voir aussi : Laborem exercens, 11-15 ; Sollicitudo rei socialis, 11-40 ; Catéchisme de l’Eglise Catholique, 2426-2436 ; Caritas in veritate, 34-42).