TEMOIGNAGE du Dr KASONGO

Kabinda, une région en transformation et en transition (RDC) (extrait de TROAS/Le Courrier d’Alliances Internationales n°63)

Après avoir fait ses études de médecine à Lubumbashi au Katanga, le Dr Matthieu KASONGO est venu  en 2004 à l’hôpital de Kabinda (province du Kasaï Oriental) pour y exercer la chirurgie générale. Rapidement il s’est vu confier la responsabilité du bloc opératoire et du service de chirurgie. Dans un 2ème temps il a été nommé sur la zone de santé de Kabinda qu’il a dirigée pendant 4 ans. Actuellement il est médecin chef d’un important district de santé dans la province, qui regroupe 9 zones de santé abritant une population totale de 1,5 millions d’habitants, essentiellement en milieu rural.

Docteur Kasongo, comment avez-vous découvert l’action de l’Association Alliances Internationales  (AAI) dans la zone de santé de Kabinda ?
J’ai découvert le rôle et l’implication de l’AAI quand je suis arrivé comme jeune médecin sur l’hôpital de Kabinda. Avant que d’autres partenaires, notamment le FED, ne s’investissent à leur tour, l’AAI finançait déjà les achats de médicaments, de matériel médical et une partie du fonctionnement. A travers ma nouvelle fonction en tant que médecin chef de la zone de santé, j’ai surtout compris le rôle de proximité important que jouait l’AAI auprès des personnels de santé et  de la population, ce que ne pouvaient pas faire les autres partenaires.

Son intervention était surtout ciblée sur la prise en charge des enfants malnutris et des grands indigents, en amont de l’hôpital, tout en continuant de fournir des médicaments. Elle agissait aussi dans l’encadrement de la jeunesse (éducation et sensibilisation aux questions sanitaires). Cette « stratégie de prévention », relayée par le Ministère de la santé, visait à aller au devant des problèmes de santé, par exemple, par la détection la plus précoce possible de la malnutrition, avec l’appui des communautés villageoises, des familles, etc. Le rôle principal de ces relais « communautaires » est d’interpeller les familles pour drainer les enfants malades le plus tôt possible vers les centres de santé.

Après près de 10 années d’exercice dans ce secteur de Kabinda quelles sont les évolutions que vous remarquez ?
En tant que médecin chez de district j’ai acquis une vision plus large et porté une autre appréciation sur la situation sanitaire de la zone de Kabinda que comme médecin hospitalier. Depuis 10 ans il y a des améliorations et de réels changements, certes encore insuffisants, mais un processus est en marche. Parmi les points principaux il y a le meilleur encadrement du personnel de santé et sa prise en charge avec une nette amélioration des rémunérations. Il y a aussi la diversification des partenariats qui interviennent sur le terrain, chacun dans son domaine et selon ses possibilités.

Quelle est la situation générale du pays ?
A travers différents évènements politiques récents je peux dire que la RDC est entrée dans une période de transition, notamment avec la création de nouvelles provinces. Il s’agit d’une décentralisation des compétences administratives et des niveaux de décision. L’objectif est de créer les conditions d’un meilleur développement avec l’accroissement du niveau de vie des populations par la réorganisation des structures sociales et la mise en place de structures de développement économiques plus efficaces.

Actuellement la région de Kabinda appartient à la province du Kasaï oriental, dont le chef lieu est M’Buji Mayi. La création de la province de la Lomami fera de Kabinda une capitale provinciale et son hôpital deviendra « hôpital général provincial de référence ».

Désormais il reviendra à cette nouvelle province de mobiliser les forces et les fonds nécessaires à son développement avec un accompagnement du gouvernement central du pays. Ces efforts reposeront à 90% sur les acteurs politiques et administratifs locaux. Par exemple le secteur de la santé devra se réorganiser en gérant au niveau provincial les subsides de l’Etat ou les aides internationales et en prenant en charge les rémunérations de ses personnels. La gestion de la solidarité reposera probablement sur la levée de nouvelles taxes auprès du secteur privé, mais aussi sur la réorganisation du tissu économique. Cette région, qui doit sa richesse passée à l’extraction minière des diamants, devra investir  et renforcer le domaine agropastoral.

Les ressources humaines représentent aussi un vivier à exploiter. Il faut capitaliser sur l’éducation en réorganisant les écoles primaires et secondaires et en développant l’enseignement universitaire et celui des instituts supérieurs.

Ce projet de décentralisation comporte un certain risque de balkanisation, mais nous pouvons espérer que les esprits ont acquis assez de maturité pour éviter ce type de dérive. La réponse se trouve dans la solidarité interprovinciale et dans le défi que les provinces plus pauvres doivent relever en cherchant les voies de leur propre développement. La solution c’est d’apprendre à produire économiquement suffisamment pour assumer les populations, et ainsi éviter les refoulements qui se sont produits dans le passé (cf. le refoulement en masse des kasaïais du Katanga en 1993 vers leur province d’origine).

La région du Kivu à l’est du Congo est actuellement très déstabilisée. Cette situation ne compromet-elle pas l’avenir du pays ?
Oui c’est possible. Les guerres laissent derrière elles beaucoup de destructions. L’appareil politico-administratif semble faible devant ce problème or une solution doit être trouvée pour préserver ce qui peut l’être. Il y a de gros efforts à fournir, par les Congolais d’abord, pour arriver à mettre un terme à cette situation de guerre larvée qui fait capoter tous les espoirs de développement possible. La violence ne porte pas de bons fruits et la négociation est la seule voie acceptable. C’est de la responsabilité des décideurs.

Qu’en est-il du processus de démocratisation du pays ?
Ce processus est en cours, même si le changement n’est pas encore radical. Il faut du temps pour s’écouter et accompagner cette démarche. Ce pays est très grand et hétérogène et tous ne marchent pas au même rythme. Un domaine demande beaucoup de vigilance, c’est la corruption qui pénalise le processus de démocratisation. Cette lutte suppose l’engagement de tous à tous les niveaux, principalement des autorités judiciaires qui doivent poser des sanctions exemplaires.

 Quelles perspectives percevez vous pour le pays ?
L’avenir est toujours « acceptable » parce qu’il peut être meilleur, à la condition du courage, d’une volonté forte de changement et d’une capacité de décider. Il y a lieu d’espérer, mais ce n’est pas l’affaire d’un seul individu, fusse-t-il chef d’Etat ou gouverneur. Tout le monde doit s’impliquer, l’Eglise le fait en ce moment à travers ses évêques. Le vrai combat c’est de se battre ensemble, sans capituler, sans baisser les bras, sans abandonner. C’est dans cette dynamique que nous pouvons continuer d’espérer !

Propos recueillis par Jean-Claude MICHEL en mars 2013